Regarder les prix, c’est mon métier. Tous les matins, je compare, je vérifie l’historique, je cherche l’écart de 18 $ que personne n’a remarqué. Alors quand le Canada a commencé à appliquer de nouveaux contre-tarifs sur des centaines de produits américains le 8 septembre, tu te doutes que j’étais sur le dossier dès le lendemain matin.
Avec une seule question en tête : à partir de quand ça va se voir sur ce qu’on achète?
Parce que la liste couvre large. Des aliments, des vêtements, des produits de beauté, des électroménagers. Il y a forcément là-dedans quelque chose qui va finir dans ton panier, même si tu étais entré au magasin avec cette belle conviction qu’on a tous, et qui survit rarement au deuxième rayon : « Aujourd’hui, j’achète juste ce qu’il me faut. »
Sauf qu’une semaine plus tard, à force de regarder les étiquettes… pas grand-chose.
Et c’est parfaitement normal. Les contre-tarifs sont bel et bien en vigueur depuis le 8 septembre, mais rien n’obligeait les prix en magasin à grimper de 25 % dès le 9 au matin.
C’est justement là que ça devient intéressant. Parce qu’en cherchant à comprendre quand les hausses allaient arriver, je me suis rendu compte qu’il fallait d’abord répondre à une autre question : est-ce que toi, tu vas vraiment les sentir?
Et ça dépend énormément de ce que tu achètes déjà. Si ton panier est assez québécois ou canadien, ou simplement composé de produits fabriqués ailleurs qu’aux États-Unis, une bonne partie de cette histoire pourrait te passer au-dessus de la tête. Si, au contraire, plusieurs de tes produits habituels viennent des États-Unis, tu risques de voir la différence plus vite.
Donc il n’y aura pas un beau matin où « les prix » vont monter tous ensemble. Ça va dépendre de ce que tu achètes, d’où ça vient et même, dans certains cas, de la date à laquelle le produit a traversé la frontière. C’est ce que j’ai essayé de démêler.
Sommaire
Ce qui est taxé, et à quels taux (15 %, 25 % ou 50 %)
Selon Radio-Canada, la liste compte 874 entrées tarifaires, avec des surtaxes de 15 %, 25 % ou 50 % selon les produits. Dans les grandes catégories, Radio-Canada parle notamment de :
- 50 % sur certains produits d’acier, de fer et d’aluminium;
- 50 % sur certains vêtements et produits de beauté;
- 25 % à 50 % sur des électroménagers;
- 25 % à 50 % sur certains produits laitiers;
- 15 % à 25 % sur de la machinerie agricole.
Un contre-tarif, c’est une surtaxe à l’importation. Elle est payée par l’importateur au moment où le produit entre au Canada, et ce qu’il en refile ensuite au prix en magasin dépend de ses stocks et de ses choix, précise Radio-Canada.
Mais ces pourcentages, pris tout seuls, ne disent pas encore grand-chose sur ce que tu vas réellement payer. Encore faut-il que le produit soit d’origine américaine. Et c’est là que le logo peut être trompeur. Une marque américaine peut fabriquer certains produits au Mexique, en Chine ou ailleurs. À l’inverse, une marque européenne ou asiatique peut avoir des modèles assemblés aux États-Unis.
Pour la douane, c’est donc le pays d’origine du produit précis qui compte. Le ministère des Finances du Canada précise que la surtaxe vise uniquement les marchandises considérées comme des produits des États-Unis selon les règles de marquage. Autrement dit, ce fameux « fabriqué en » qu’on consulte généralement après avoir comparé 14 autres caractéristiques soudainement beaucoup plus intéressantes.
Et tes habitudes d’achat vont forcément jouer. Depuis le début de la guerre commerciale, beaucoup de gens regardent déjà davantage la provenance, remplacent certaines marques américaines ou choisissent plus souvent local quand une option leur convient. Pour eux, l’effet pourrait être assez discret dans certaines catégories. Dans d’autres, c’est beaucoup plus compliqué.
À l’épicerie, remplacer un produit américain par une option québécoise ou canadienne est souvent assez simple. Pour une laveuse, un réfrigérateur ou certaines pièces de mobilier, tu magasines davantage parmi les chaînes de production mondiales que dans le rayon « fait ici ». C’est là que les tarifs commencent vraiment à devenir difficiles à éviter.
Pourquoi tu ne verras pas tout monter d’un coup
C’est probablement la partie que je trouvais la moins intuitive. Un contre-tarif est payé par l’importateur au moment où le produit entre au Canada. Donc si un détaillant a déjà deux ou trois mois de stock dans son entrepôt, ce stock est entré avant le 8 septembre et n’a jamais payé la nouvelle surtaxe.
Il y a même une exception prévue pour les camions qui étaient déjà en route : selon le ministère des Finances, les produits américains en transit vers le Canada le jour de l’entrée en vigueur ne sont pas assujettis à la surtaxe. Deux frigos identiques, sortis de la même usine, peuvent donc avoir traversé la frontière à deux prix différents parce que l’un a quitté l’entrepôt un jour plus tôt.
Des experts du commerce de détail cités par Le Devoir expliquent d’ailleurs que les détaillants vont d’abord écouler leurs anciens stocks. Et c’est là que la vitesse à laquelle un produit se vend devient importante. Un produit alimentaire peut être remplacé très vite. Un sofa peut avoir une relation nettement plus longue avec son plancher de magasin. Plus le stock tourne rapidement, plus le nouveau coût peut apparaître vite.
Pour le mobilier, par exemple, le détaillant Setlakwe estime dans La Presse qu’il faudra environ trois mois avant que les hausses commencent réellement à se faire sentir dans ses magasins. Et seulement 15 % de ses meubles viennent des États-Unis.
Le même article rapporte que plusieurs consommateurs ont devancé l’achat d’un meuble ou d’un électroménager avant l’entrée en vigueur. Pour un produit américain, l’idée se défend. Pour un sofa fabriqué au Québec, disons que la course était un peu moins nécessaire.
Ça donne une bonne idée du problème : même à l’intérieur d’un seul magasin, le calendrier des hausses va être complètement inégal selon les produits. Donc si tu as déjà un gros achat en tête, deux questions valent la peine d’être posées avant de signer : d’où vient le produit, et est-ce que le prix est garanti jusqu’à la livraison. Parce qu’entre la commande de septembre et la livraison de novembre, c’est exactement la fenêtre où les choses pourraient changer.
Ce qui risque de rendre les prochaines semaines particulièrement intéressantes pour quelqu’un qui, comme moi, aime beaucoup trop comprendre pourquoi un prix a bougé de 80 $ depuis sa dernière visite.
Les catégories où l’impact risque d’être le plus visible, et le double effet sur les électroménagers
Sur papier, les catégories les plus exposées sont celles qui touchent directement la maison et le panier : électroménagers, produits laitiers, vêtements et mobilier figurent parmi les secteurs visés, selon Radio-Canada.
Le ministre des Finances François-Philippe Champagne explique au Devoir que l’objectif est d’abord de protéger les industries touchées par les droits américains et de leur permettre de compétitionner sur le marché canadien. Autrement dit, si l’option d’ici devient soudainement plus intéressante que la version américaine, c’est voulu.
Sauf que pour les électroménagers, ça devient un peu plus mélangeant. Parce qu’un électro, on ne l’achète généralement pas au moment qui nous arrange. On l’achète quand celui qu’on possède décide soudainement qu’après neuf ans de service, c’est aujourd’hui qu’il va commencer à faire ce nouveau bruit. Tu l’entends. Tu te dis que ce n’est probablement rien. Il recommence le lendemain. Et tu entres tranquillement dans cette phase où tu sais très bien qu’il y a un problème, mais où tu préfères encore croire qu’un appareil ménager peut traverser une mauvaise passe et revenir plus fort.
Quand vient finalement le temps de magasiner, il faut regarder le pays de fabrication du modèle précis, pas simplement la marque. Whirlpool, Maytag, KitchenAid, JennAir, GE Appliances ou Frigidaire ont notamment des appareils fabriqués aux États-Unis. Mais pas tous. Et le même raisonnement fonctionne dans l’autre sens : une marque étrangère peut aussi avoir certains modèles fabriqués dans une usine américaine. Donc avant de passer 45 minutes à comparer la capacité, le niveau sonore, les cycles vapeur et une fonction Wi-Fi dont personne dans la maison n’avait exprimé le besoin jusque-là, regarde la provenance.
Et il y a un deuxième dossier à surveiller, qui n’a rien à voir avec les Américains. Selon Noovo Info, une hausse additionnelle d’environ 15 % sur les électroménagers est attendue avec l’entrée en vigueur de la Loi sur la réparabilité, le 5 octobre 2026, en plus des contre-tarifs. La Presse rapportait déjà en juin que LG Electronics Canada avait prévenu ses détaillants d’une hausse de 10 % sur certains produits pour cette raison, et que d’autres fabricants devraient suivre.
Une laveuse américaine peut donc changer de prix deux fois cet automne, pour deux lois différentes qui ne se sont jamais consultées. Au moins, celle du 5 octobre vient avec une contrepartie : ton appareil sera couvert plus longtemps. Pour la surtaxe, tu reçois une facture.
Le réflexe à avoir : demander au magasin si le prix affiché tient déjà compte des nouveaux coûts, et garder un œil sur la période autour du 5 octobre. Et si un vendeur explique une hausse par « les tarifs », demande-lui lesquels. Un modèle assemblé en Corée peut avoir monté de 10 % sans qu’un seul douanier s’en soit mêlé.
Pour l’épicerie, je reste prudent. Personne n’avance de montant sur un panier type pour l’instant, et je préfère t’expliquer le mécanisme que t’inventer un chiffre. Ce qu’on sait : un produit américain qui se vend vite peut monter dans les prochaines semaines, et un produit d’ici ne bougera pas à cause des contre-tarifs.
Bref, les contre-tarifs sont en vigueur depuis le 8 septembre, mais rien ne va monter d’un coup, ni partout, ni pour tout le monde.
Donc la prochaine fois que tu entres dans un magasin avec ta belle conviction d’acheter juste ce qu’il te faut, ajoute une deuxième conviction, un peu moins noble mais nettement plus rentable : regarder d’où ça vient avant de regarder combien ça coûte.